Chargement Évènements

Navigation Évènement

dim 01.11.20 - jeu 31.12.20
Archipel 19 | Place de l'Église, 15 1082 Berchem-Sainte-Agathe

AUX CONFINS DE LA CRÉATION

Il est un endroit où, une fois le temps et l’espace disponibles, on se permet finalement de créer, on (s’)invente, notre regard se renouvelle ; l’habitude laisse place à l’inédit. Virginia Woolf avait sa chambre à soi. Artistes et compagnies ont les résidences ; Archipel 19 s’applique à être un lieu, une chambre où les créations peuvent se déployer, se peaufiner à l’abri des obligations externes.

Comment voir l’horizon lorsque tout ferme ?
En mars 2020, le secteur culturel a connu un coup dur sans précédent. Combien de compagnies et de lieux ont dû annuler leurs représentations ? Combien d’artistes, dans des situations déjà précaires, se sont retrouvés sans contrat ? Entre impossibilité de présenter le fruit d’un travail de plusieurs années et celle de commencer la création d’une idée en gestation de longue date, tout a été mis en pause.

Les portes s’entrouvrent.
Depuis quelques années, Archipel 19 propose chaque saison un espace de travail à des artistes désireux de développer un spectacle en création. La grande salle du centre culturel offre alors un bel espace de recherche aux metteurs en scène, comédiens, danseurs ou encore chorégraphes qui peuvent y déployer leurs idées en toute tranquillité. C’est aussi l’occasion pour l’équipe du centre culturel de croiser des personnalités inspirantes et créatives et de deviner parfois des bribes de créations au détour d’une tasse de thé fumante. En juillet, une fois la première vague passée, Archipel 19 a décidé de remettre sa salle à disposition des artistes. Les premières personnes à réintégrer les locaux ont été celles qui étaient les premières impactées : les artistes.

Dépasser les rôles
Pour une institution culturelle, la question du lien entre artistes et publics se pose continuellement. Pour les personnes qui n’ont pas accès aux coulisses, les processus de création des artistes peuvent parfois sembler obscurs. Entre une idée qui germe dans un esprit inspiré et une salle qui se remplit, il y a incontestablement un pas de géant. Le centre culturel s’efforce de remplir sa mission à portée éducative, qui est de sensibiliser le public aux arts depuis leur genèse, tout au long du processus et non uniquement en tant que produits finis. Si les résidences d’artistes existent au sein d’Archipel 19, c’est aussi pour que le public puisse assister à des étapes de travail et des sorties de résidence. L’occasion d’interagir avec les compagnies, de les questionner sur leurs choix mais aussi de comprendre ce qui nous touche en tant que spectateur, ce qui nous parle. Lors de ces moments, le public décortique avec les artistes l’enchâssement d’une scène à l’autre, le lien entre la technique, les lumières, les décors et le propos ou le texte. Pour les artistes, ces rencontres représentent l’occasion unique de collecter des retours sincères sur leur projet. Les sorties de résidences organisées intra-muros sont aussi l’occasion pour les compagnies d’inviter des professionnels et des programmateurs dans le but de donner une visibilité à leur spectacle avant que sa création ne soit achevée.

Le délice des coulisses
Animé par cette envie de créer du lien entre artistes et public, Archipel 19 a profité de cette période post-confinement pour interroger chaque compagnie de passage dans ses murs. L’occasion de faire le point sur l’état d’avancement de chaque projet. Ces rencontres sont aussi des fenêtres ouvertes sur leurs doutes, leurs peurs et leurs joies. Une façon de capter ce sur quoi ils travaillent dans cet espace-temps limité que représente une résidence, qui dure généralement deux semaines. C’est aussi une manière de marquer un temps d’arrêt, de prendre du recul pour constater, une fois la création finie, les trajectoires que les compagnies ont empruntées. Le délice des accès aux coulisses. Après trois mois de mise en pause, Grégory Grosjean, de la compagnie Made by Hands nous confie par exemple son soulagement d’avoir pu être accueilli en résidence : « Nous, on s’est fait rincer. C’était super dur. Le projet allait juste naître. On rentrait de Nouvelle-Zélande, on avait quinze jours pour tout finaliser. Le lendemain on était confinés. Tout a été annulé. » Pour la compagnie, sans la réponse positive de Bernadette Vrancken, la directrice du centre culturel, le spectacle n’aurait pas eu lieu.

Diversité de médium
Si Archipel 19 accueille des projets aux formes variables et des moments de création pluriels, il s’agit principalement des arts de la scène. Certaines compagnies, comme la compagnie Ah mon Amour !, sont venues en résidence pour leur dernière ligne droite. Elle a présenté la première de son nouveau spectacle Les Variations Silencieuses le 26 octobre dernier. Geneviève Voisin, un des deux visages de la compagnie, nous raconte : « il y a un milliard d’imprévus à gérer avec parfois des bonnes surprises mais souvent des collègues ou des bébés malades. C’est une période rock and roll avec le Corona pour gérer tous les aléas liés à la création. Mais en même temps, on est super amoureux du projet, c’est très chouette. » D’autres compagnies sont au tout début du processus. C’est le cas de la compagnie Les Babettes qui est venue pendant une semaine au mois de septembre. « C’est la première fois que les quatre comédiennes se rencontrent. À ce stade, il s’agit de décortiquer le texte. Aussi, on explore ce qui fait du sens pour la distribution des sept personnages. Qu’est-ce qui sera intelligible pour le spectateur » explique Delphine Peraya.
Pour certaines compagnies, être en résidence, c’est aussi prendre une nouvelle inspiration. Gabriella Koutchoumova et Anne Romain, du collectif K.A.R.G, préparent un spectacle sur le vieillissement. « Avec la situation du Covid, forcément, le projet devait être repensé. Pour nous, ça n’était pas du tout possible de continuer comme ça comme si rien ne s’était passé. Et donc c’est ce tournant qu’on vient déposer ici à Archipel 19. » Les nouvelles facettes de la réalité que la crise a dévoilées leur fait s’interroger sur leur médium : « l’objet théâtre, la représentation, on la questionne aussi. Est-ce que ça doit être dans un lieu fermé, avec des gens masqués et espacés, ou est-ce qu’il y a d’autres façons ? », s’interrogent-elles. Pour le mastodonte technique Du Bout Des Doigts, Archipel 19 a permis à la compagnie Made By Hands de faire une filage complet. « On n’était nulle part. Rien n’était dégrossi, il nous manquait encore plein d’éléments de mise en scène. On n’avait que des bouts : la lumière, la vidéo, les chorégraphies et on a physiquement appris à passer d’une scène à l’autre » nous explique Grégory Grosjean.

Constellation culturelle
Ce qui se concocte dans la salle n’est pas dénué d’attaches avec une carte plus large du secteur culturel. Les compagnies Bog’Arts et Les Babettes sont notamment venues avec l’objectif spécifique de se préparer pour le Festival CoqArts qui a eu lieu en octobre au Petit Théâtre Mercelis et représente un véritable tremplin pour des nouvelles créations. Dans le cadre de sa spécialisation cirque, Archipel 19 travaille main dans la main avec d’autres institutions culturelles d’envergure telles que l’Espace Catastrophe et le Wolubilis.
Pour la deuxième année, ces trois institutions organisent ensemble les Résidences au Cube : un appel à résidence spécialement prévu pour le cirque. Les trois compagnies sélectionnées ont la possibilité d’effectuer une semaine de résidence dans chacun des trois lieux partenaires. Pour cette saison 2020-2021, ils accueilleront à leur tour les projets Coin de Théo et Lucas Enriquez et Florent Chevalier, Archipielago de Maitane Azpiroz Loidi et Le Solo de Lucie Yerlès. En novembre, Archipel 19 accueille un autre type de résidence. Le collectif Papier Machine est venu explorer le large territoire du Nord-Ouest dans le cadre du projet collectif la Ville des Mots 2021 mené avec le Centre Culturel de Jette et la Villa.

Nuances de résidences
En Belgique, aucun cadre obligatoire ne régit les résidences. Ce vide juridique permet une plus grande diversité de modes d’accueil, une liberté dans les modalités et une créativité, mais aussi un certain flou et une opacité d’accès. Lors des sorties de résidences, qui ne sont pas obligatoires, professionnels du secteur ou public spécifique sont invités dans la mesure du possible. L’ambiance se veut chaleureuse et les rencontres fertiles. L’appartement du dernier étage de la Maison des Brasseurs est également mis à la disposition des compagnies qui viennent de loin, et si nécessaire, une aide technique et communicationnelle peut être sollicitée. On prend les mêmes et on recommence. C’est une chance et un plaisir pour Archipel 19 d’accueillir des projets de création de plus ou moins grande échelle. Une manière quotidienne d’accomplir sa mission d’aide à la création, à la diffusion, la sensibilisation et l’accessibilité de l’art pour toutes et tous. Aux confins d’une période qui nous soumet à une incertitude généralisée, les murs du centre culturel seront toujours là pour accueillir des projets de création en demande d’espace et de temps. Raphaël Hérault de la compagnie Double Take Cinematic Circus n’aurait pas pu mieux dire : « Étant acrobates, c’est notre métier de retomber sur nos pattes. »

« Page précédente